SOCIETE

L'insertion des diplômés-chômeurs
Où va la politique de l'emploi?

Par Sneïba Mohamed

Il y a moins de trois décennies, le diplômé mauritanien moyen n'avait que l'embarras du choix pour occuper les postes qui passent pour les plus prisés aujourd'hui. Ceux qui relevaient des professions libérales et du secteur informel étaient assurés en grande partie par des étrangers qui arrivaient même à intégrer la Fonction publique dans un Etat qui ouvrait grandes ses frontières aux ressortissants de tous les pays voisins. Mais l'explosion de la scolarisation en Mauritanie, à partir du milieu des années 80, s'est accompagnée d'une très forte demande d'emploi.
La population active, en croissance rapide depuis, mais aussi l'implication grandissante des femmes sur le marché de l'emploi, créent un malaise social persistant au sein des milliers de diplômés de l'Université de Nouakchott et des dizaines, voire des centaines de hauts cadres qui débarquent chaque année d'Europe et d'Amérique.

La Fonction publique dégage, le privé engage
Depuis que le pays a pris langue avec la Banque mondiale et le FMI (Fonds monétaire international), la Fonction publique vit en vase clos, en matière d'emplois. Seules l'Education Nationale, la Santé et l'Armée nationale continuent encore à recruter à tours de bras.
La politique d'ajustement structurel - encore elle - a eu des effets négatifs sur l'emploi. Le secteur moderne a été fortement touché durant les périodes d'ajustement, à travers le gel de la fonction publique, la restructuration des entreprises publiques saturées par une embauche complaisante qui a duré plusieurs années, et par des politiques restrictives de l'emploi.
Entre 1977 et 1988, la population active a augmenté de 35% du fait de la croissance démographique mais aussi de l'augmentation de 75% du taux d'activité qui s'accroît en moyenne de 3% par an et compte 200.000 personnes de plus depuis 1988, atteignant 767.000 personnes (à peu près la population de Nouakchott) en 2000. Les jeunes de moins de 30 ans constituaient, selon l'EPCV 2000, les 3/4 de la population au chômage.
Au début des années 90, la prise en compte de la "dimension sociale de l'ajustement" a permis d'atténuer quelque peu le problème du sous-emploi qui commence à déranger plus d'un. Le patronat d'un côté (Programme des 1.000 emplois) et l'Etat de l'autre (promotion de formes de travail à haute intensité de main d'œuvre (HIMO) cherchent ensemble la parade à ce "mal ajustement".
Les bonnes dispositions du secteur privé n'ont cependant pas réussi à déclencher toutes ses potentialités, limitées, il est vrai, par l'étroitesse du marché, la nature des investissements et la concentration de la base productive.

Le CDHLCPI à la rescousse
Dans ce contexte, le secteur informel est devenu le principal moyen d'ajustement de l'offre à la demande de travail et, de loin, la source la plus abondante d'opportunités de revenus pour les sans-emploi, en particulier en milieu urbain.
Depuis le début des années 90, le Gouvernement Mauritanien est à la recherche de la meilleure formule pour favoriser la création d'emplois (Vivres contre Travail du CSA, programmes de l'Amextipe, orientations des investissements publics vers les secteurs prioritaires susceptibles de créer des emplois, développement de la formation professionnelle) mais le mal persiste. Le déséquilibre actuel du marché du travail au détriment des jeunes et des femmes s'explique en grande partie par le manque de qualification pertinente des premiers et le moindre niveau d'éducation des secondes, analphabètes à 54% (contre 41% pour les hommes). Le taux de chômage des jeunes représente près du double de celui de la moyenne nationale, le pays comptant, selon des données à prendre avec beaucoup de précautions, 65.000 jeunes chômeurs non qualifiés. La nouvelle politique de l'emploi a prévu la création de centres de formation professionnelle pour ces jeunes qui, s'ils ne sont pas déjà chefs de famille, le seront demain.
Le chômage des jeunes diplômés ne représente que 5,5% (3.600) et est dû essentiellement à une formation trop orientée vers les savoirs académiques. Le CDHLCPI qui cherche vaille que vaille à corriger cette "erreur congénitale" des diplômés mauritaniens a mis en place des programmes de stage dans les entreprises privées et publiques, les collectivités locales, la promotion de la micro-entreprise (programme AGR). Mais toutes ces politiques pèchent par l'absence de suivi et de perspectives durables.
Car gérer la politique de l'emploi implique la mise en place d'une organisation institutionnelle claire et dotée de moyens pour fonctionner, indépendamment des programmes qui dépendent des financements extérieurs, de lieux de concertation, de leviers d'action opérationnels et d'outils de suivi de toute stratégie de l'emploi.
Le programme des 1.000 emplois, celui des diplômés en stage dans certaines administrations n'ont pas le même degré de résorption du chômage que la formation de gestionnaires des Maisons du Livre, par exemple. Cette action, non conçue initialement pour un tel objectif, constitue néanmoins une piste pour l'avenir avec un emploi pour plus de 300 jeunes diplômés. Intégrer la politique de l'emploi dans la lutte contre l'ignorance et la pauvreté est une manière de clarifier les responsabilités et de doter les populations, où qu'elles se trouvent, de moyens adéquats pour participer à l'action de développement généralisée dans un cadre de concertation opérationnel.
Il faut que le CDHLCPI trouve ses marques en réactivant sa politique de partenariat avec le secteur privé comme ce dernier vient de le faire avec le ministre de l'Intérieur avec le programme des 53 Maisons du Livre pour un financement global de 1,6 milliard d'ouguiya. Clairement intégrer la politique de l'emploi dans la lutte contre la pauvreté, aussi que le réaffirme le CSLP, selon lequel "la promotion de l'emploi et le développement du secteur privé est un axe majeur de la stratégie d'ancrage de la croissance économique dans la sphère des pauvres", c'est lever en fait les contradictions potentielles entre le secteur moderne (public et privé) qui attire tous les financements et embauche au compte-gouttes et le secteur informel en marge des investissements mais ouvert à tous.
C'est peut-être l'unique moyen pour la mise en oeuvre de stratégies concrètes, individuelles ou collectives, d'auto-emplois et de diversification des sources de revenus dans un contexte qui conjugue ajustement structurel et "ancrage de la croissance dans la sphère des pauvres" comme le stipule clairement le CSLP.

Encadré
Emplois et précarité
"Il y a incontestablement quelque chose qui bouge en Mauritanie. Le pays se transforme à vue d'œil, les investisseurs arrivent. Les salaires sont toujours payés au 30 du mois". La liste est longue pour celui qui veut voir tout en rose et ne dire que du bien du système économique et financier mis en place depuis près de deux décennies avec la bénédiction de la Banque mondiale et du FMI. Mais certains disent également que les apparences sont peut être trompeuses et que rien n'est fait réellement pour que ces performances - qui sont réelles - s'inscrivent dans la durée. A preuve : les programmes qu'on lance en grande pompe et qu'on oublie au bout de 2 ou 3 ans, les problèmes structurels de l'agriculture et de la pêche, la gestion des projets et la question de l'emploi. Cette dernière constitue depuis plusieurs années, l'épine dans le pied du Gouvernement. Si celui-ci a pris à cœur d'appliquer consciencieusement les recommandations - prescriptions de la Banque mondiale et du FMI, la prise en compte de "la dimension sociale de l'ajustement" (l'emploi) a toujours fait défaut. Certes, en stabilisant les recrutements au niveau de la Fonction publique, le gouvernement agissait en conformité avec les politiques macroéconomiques du pays qui visaient, avant tout, la restructuration des entreprises publiques par des politiques restrictives de l'offre mais le pendant de cette mesure devait être l'encouragement, pour ne pas dire l'exigence, du secteur privé à prendre la relève de façon résolue.
Il faut noter que les entreprises mauritaniennes du secteur modernes n'absorbent, à l'heure actuelle, que 45% de la population active. Il y a donc un réel contraste entre le rôle dévolu au secteur privé, appelé à être le moteur de la création de richesse et d'emplois, et sa participation effective à la dynamique de l'emploi qui appelle des solutions urgentes et efficaces. A ce niveau, "notre politique" fait la part belle aux entreprises structurées et oublie celles du secteur informel qui absorbent pourtant 70% de la population active en milieu urbain.

N° : 382 du 09 Avril 2003