Une
transhumance au Zemmour : Les chameaux
qui rient (dernière partie)
Par
Mohamed Yehdhih Ould Breïdeleïl
Le puits
est proche, mais nous n'y sommes pas encore. Un quart d'heure de marche
est encore nécessaire. Nous y arrivons vers 22 heures.
Nous trouvons des hommes installés là, en permanence,
pendant la période d'été, pour abreuver les chameaux
laissés en liberté. Ils sont accueillants.
Ils nous disent que l'eau est abondante pour abreuver nos chameaux,
le jour qui nous conviendra, à condition que ça soit l'après
midi. Il nous amènent du lait frais et nous proposent leurs services.
Ils nous disent qu'ils ont tout ce dont on pourrait avoir besoin sauf
deux choses : l'eau potable et le bois de feu. Les deux choses dont
nous avons cruellement besoin. Je posais au Berbouchi la question d'usage:qu'allons-nous
faire? il me dit que nous devons d'abord faire un thé et une
Kisra. Voilà deux choses qui m'auraient étonné,
sans bois et à peu près sans eau, en dépit de leur
urgente nécessité.
Le Berbouchi qui n'en est pas à se première pénurie,
me rappelle que les crottes de chameaux sont un combustible habituel
des chameliers de ces zones difficiles. Pour pétrir la Kisra,
il n'utilisera pas d'eau-par souci de l'économiser pour demain-
mais le lait que viennent de nous apporter nos hôtes.
Le thé fût bon, comme un thé préparé
sur les braises d'acacia. J'avais, en revanche, de sérieuses
appréhensions pour la Kisra, enfouie dans le sable avec les crottes
brûlées, dont l'odeur, habituellement, est insupportable.
Le "dîner" fut prêt à minuit et fût,
contre toute attente, excellent. J'en vins même à comparer
l'appétit avec lequel je dus le manger et celui que j'ai éprouvé
pour les repas de l'Orient Prince de Beyrouth, fin des années
60, lorsque Beyrouth était surnommée la Perle de l'Orient
-le Paradis des noceurs disaient certains- et le lieu de rencontre de
tous ceux qui s'agitaient aux quatre coins du Monde arabe.
Nous dûmes faire un second thé et à 1 heure du matin,
nous reprenions le chemin du retour.
Il faut profiter de la fraîcheur, relative, de la nuit pour faire
une partie du trajet. Notre ration d'eau pourra juste nous faire boire
une seule fois et peut être, si nous n'avons pas trop soif, permettre
un thé.
En reprenant le chemin du retour, l'obscurité était totale,
la lune avait disparu et nous ne suivons plus la vallée par laquelle
nous étions venus. Il faut maintenant négocier un passage
à travers les hautes dunes, le chemin le plus court.
Vers 3 h 30, nous avions parcouru un trajet respectable, mais ce fut
très laborieux, le terrain est si accidenté que, plus
d'une fois, nous avions failli chuter du haut de nos montures. Les chameaux
en arrivaient parfois à escalader les dunes en avançant
sur les genoux. Nous concluons qu'il était imprudent de poursuivre
notre route dans l'obscurité, bien que nous ne craignons pas
de nous égarer, ayant été au départ attentif
aux étoiles, pour éviter justement de nous désorienter.
Pour ce reste de nuit et en depit de la fatigue notre sommeil fut très
léger.
Le vent sans être chaud et agressif est désagréable
mais il y a surtout le cauchemar de la soif le lendemain qui fut notre
véritable somnifère. Nos chameaux furent entravées
chacun des deux genoux et attachés par la bride à nos
scelles. Leur ruminement paresseux à nos oreilles constituaient
un véritable tintamarre Le matin notre thé était
terminé alors que le jour était encore indécis.
Nous reprenions notre marche avec entrain. La colline de Boudarga où
nous allions paraissait derrière la dune d'à côté.
Cela ne nous trompera plus.
Vers onze heures, nous décelions nos traces de la Veille, à
l'aller, à l'abri des plantes ou dans les petites cuvettes spongieuses
dans les cirques dunaires. A 12 heures nous décidons de boire
le reste de notre provision d'eau, L'irivi, lui aussi, en route vers
l'Ouest et avançant, par courtoisie, à notre rythme, nous
tenait compagnie depuis le lever du soleil. Nous pensons que pour le
reste du trajet nous ne serions pas gravement assoiffés.
Vers 15 heures, les trois ou quatre arbres situés au sud de Bou
Darga et déportés ici, on ne sait après quel crime,
font leur apparition. C'est là que sont installés nos
Amis. Une bonne demie heure fut encore nécessaire pour les
rejoindre.
La fatigue fut compensée par la satisfaction d'avoir su que l'eau
est abondante à Labba. Nos amis qui nous détendaient,
pour la nuit précédente, et qui étaient très
inquiets, furent heureux de nous revoir.
Les chameaux étaient tous en vue et le pâturage était
très bon, du moins pour la saison. Les bergers affirment même
que les animaux peuvent encore attendre 3 ou 4 jours avant de boire.
Je ne partageais pas cet optimisme et proposais qu'on avance en direction
du puits pendant qu'on est encore à l'aise.
Mais nous laissons l'approfondissement de cette discussion et la prise
éventuelle d'une décision pour l'inévitable thé
de la nuit. Au crépuscule, nous accueillons un deyar très
âgé, peut-être 80 ans. Il n'a pas que des nouvelles
ordinaires.
Le soir, alors que les chameaux étaient entravés, au cours
d'un thé qui a été si bon et si apprécié
que nous avons convenu à l'unanimité, sur l'instigation
de notre doyen de passage, de l'allonger à un 4e verre, puis
à un 5e, le deyar nous racontait une multitude d'histoires et
d'anecdotes qu'il a vécues. Après un moment de silence,
il eut cette affirmation : "les chameaux rient".
Interloqué, ou ayant mal entendu, je lui demandais : quoi ?
- Je dis que vos chameaux sont en train de rire !
- Les chameaux rient comme les personnes?
- Oui, les chameaux rient, se saluent, se parlent.
- Vous connaissez alors le langage des chameaux?
- J'en connais une partie.
- Et comment avez-vous appris le langage des chameaux?
- Je suis né parmi ! les chameaux. Je ne les ai jamais quittés
de ma vie.
Mes parents et les parents de ceux-ci n'ont jamais connu autre chose
que les chameaux. II n'est pas étonnant dans ces conditions avec
son éducation, son expérience, son âge, qu'il connût
quelque chose d'incongru pour nous. "Chacun n'apprend que ce qu'il
peut apprendre" dit Goethe.
L'idée d'abandonner les chameaux, à cet endroit me traversa
l'esprit, tout en sachant que, comme le dit l'adage chinois, "une
fois sur le dos du tigre, il est difficile d' en descendre" .
Je sautais sur l'occasion de ce que venait de nous révéler
le vieux chamelier, spécialiste de zoosémiotique, pour
dire aux bergers que puisque nos animaux sont heureux le moment est
venu de nous séparer.
FIN